mercredi 3 janvier 2018

Hyper-émotivité et le courage invisible

03.01.2018

Je sais pourquoi mon enfant intérieur a si peur de faire ce tri, dans mes affaires. Je sais déjà que je ne garderai pas grand-chose. Mais aussi, je sais la charge émotionnelle des choses que je veux garder : nulle, ou presque. Je suis capable de jeter une boîte de basilic pleine si cette boîte me fait mal au cœur quand je la regarde. C’est que des foutues épices putain.

Ce tas de bordel qu’il y a dans mon couloir, et celui dans mon salon… Ils sont si petits pourtant. Il n’y a déjà plus grand-chose de moi. J’ai déjà éliminé pas mal d’objets. Mais derrière ceux qui restent, ça et là sont disséminées des bombes émotionnelles. Comme ça, bam, t’as rien vu venir, t’avais même oublié. Je suis ici depuis plus d’un mois maintenant, alors que j’avais préparé mon sac pour 4 jours en partant de Troyes. J’ai pas pu. J’arrivai pas. C’était plus fort que moi. J’ai perdu une dizaine de kilos et je suis restée sur ce canapé brûlé à brûler. Il a survécu à ma mère et à tous mes ex, ce canapé. On l’avait acheté après l’incendie de la maison. Juste après que papa soit parti. Il est d’une couleur que j’adore. J’ai pourtant détesté cette couleur à l’époque, et ma colère était trop vive pour qu’elle ai un quelconque rapport avec le canapé. Je voulais pas qu’on prenne celui-là, mais qu’est-ce que ça pouvait bien faire ? Ma mère aime le violet, c’est comme ça. Il comporte le creux des fesses de ma mère, le trou énorme du mégot que mon ex a laissé cramer là, la différence de couleur entre le devant et le derrière due à mes tentures que je remets dessus, toujours, tirées à 4 épingles.

J’ai voulu débarrasser un peu le couloir, placer les trucs potables dans l’espace « à donner », et placer les trucs what the fuck dans l’espace « troc ». J’ai retrouvé ce papier à lettre… Elise m’avait offert ça. Elle me faisait toujours un petit cadeau quand elle me voyait, et c’était toujours quelque chose qui me plaisait. Je me souviens de ça, parce que c’était la seule personne capable de me faire plaisir en m’offrant un truc matériel. Je ne la voyais pas souvent du tout. Je ne sais pas comment elle faisait. Je crois qu’elle s’intéressait tout simplement à moi, en fait. Je crois bien qu’elle et moi, on a discuté. Elle n’était même pas de la famille. Je l’ai toujours vu comme quelqu’un qui savait comment voguer adroitement sur la vie, alors qu’autour d’elle tous ces adultes semblaient si manches. Elle me donnait cette impression, de… Réussir à faire l’impossible. Assurer.

Même moi je sais pas ce que ça veut dire. Mais si tant est que ce verbe ai jamais signifié quelque chose de tangible, alors « assurer », c’est ce qu’elle faisait. Elle me faisait peur pour cette raison. Je crois bien qu’elle est la première personne avec qui j’ai ressenti le syndrome de l’imposteur. « Elle, qui s’intéressait à moi, allait se rendre compte que je n’ai rien du génie que les autres décrivent. Elle verrait tout de suite, derrière mes bons résultats scolaires, quel échec je suis. » C’était ça. Drôle de période. J’avais pas 10 ans, alors… Ce papier à lettres semble un peu… Naïf.
Mais il garde une certaine classe, à travers le temps et même pour une personne adulte. En fait, il y a cette douceur et ce côté candide qui peut aller à n’importe quel âge. J’ouvre le support en carton, et je me demande si je vais « troquer », « donner » ou « vendre » ce truc. Pas le vendre, assurément.

Je commence à paniquer en me rappelant que j’avais pour habitude de glisser les lettres que j’avais reçues derrière les plus grandes feuilles, cachées comme un trésor (ou un secret). Je panique parce que, si j’avais été ne serait-ce qu’un peu plus rapidement dans le tri de mes affaires, j’aurais sûrement donné ce set de correspondance sans même faire attention au fait que les lettres étaient encore dedans. J’éprouve de la honte à cette idée, et je ne sais même pas pourquoi.

3 lettres. Mon père, ma mère et ma meilleure amie d’enfance.
Je ne peux m’empêcher de me dire que je ferais mieux de ne pas les lire, mais c’est trop tard. L’action est lancée. Je sais que je vais le faire. Je me vois déjà préparer la cigarette post-lecture.



L’enveloppe de la lettre de ma meilleure amie est vide. Ne reste d’elle que la petite écriture à l’encre rose, presque effacée, indiquant l’adresse de ses parents. Si propre, et pourtant, ça zig-zague dans tous les sens. J’étais jalouse de cette écriture qui me semblait mature à l’époque. Elle était plus adroite que moi avec un stylo. Le mien bavait tout le temps. Je me forçais à prendre un stylo à encre, convaincue qu’un jour mon écriture finirait par être aussi belle que la sienne, grâce au stylo. Perdu, j’écris toujours comme un automate épileptique. J’avoue, mon écriture a des rondeurs, en réalité c’est l’écriture de ma mère que j’ai adoptée : je n’ai pas eu le choix. La courbe de mes « P » majuscules est ancrée au fer rouge sur mes fesses. Celle de mes « L » minuscules aussi.

Passons. La lettre de ma mère.

Je ne peux pas en parler.

La lettre de mon père.

Je me sens si triste.

Ils ont vraiment essayé.

D’une manière ou d’une autre, un cœur battait dans leur poitrine. Moi aussi j’ai essayé. Il est rationnellement probable que je ne les revois plus avant des années, voire jamais, mais cette donnée ne rentrera peut-être jamais dans mon crâne. Ils sont toujours là. Quoi que je fasse, je sens leur regard sur moi. Et parfois –mais parfois seulement- j’arrive à m’en foutre.

Par exemple, quand je fais l’amour, dieu merci ils ne sont pas dans ma tête.

Je fais la fière mais je pleure à gros sanglots (encore !). J’ai trop espéré. Trop longtemps ! Je n’ai même pas envie que ça change, maintenant. Les choix sont faits, les actions posées. Mon cœur, lui, il peut rester fripé si ça lui chante. Je n’ai plus envie de le pressurer pour guérir. Je sais pas. Je crois que c’est important pour quelque chose en moi, de souffrir cette souffrance-là. Une part de moi dit : « Je n’ai pas encore finit de parler », « Tu m’entendras encore longtemps ». Le genre de blessure qui, lorsqu’elle guérit, transforme l’univers. Et je crois qu’on l’a tous.


C’est arrivé si vite. J’ai remué 3 affaires, je n’ai pas encore décidé de ce que je ferais avec, et il est 4h du matin. Je ne peux pas refourguer ce papier à lettres, aussi beau soit-il. Je le jetterai sûrement !


Je ne pensais pas que déménager si peu d’affaires me prendrait autant de mois !

PS: J'ai tout jeté.


.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Un blog sans commentaires, c'est comme une maison sans chat.