C’est une espèce de blague, mauvaise, et comme un masochiste tu en redemandes
plus, alors que tu sais que les blagues les meilleures sont les plus courtes. A
moins qu’il s’agisse seulement d’arrêter l’alcool et la cigarette une bonne
fois pour toute ?
Et je sais pas, c’est comme si on avait placé devant toi un gros gâteau au
chocolat du style « ton gâteau préféré », mais que tu avais des
moufles accrochées à tes mains avec du scotch hyper-résistant. Alors la seule
façon de manger le gâteau est de fourrer ta tête dedans et de tenter d’attraper
des bouts avec ta bouche directement. Sauf que tout est public, parce que tu es
au restaurant, et qu’en fait jamais tu ferais ça parce qu’avec le temps tu es
parvenu à acquérir un peu de dignité. Je m’explique. Tu vois les rêves, les
vrais, ceux qui sont réalisables ?
Ce que tu es et ce que tu souhaites devenir qui, tout à coup, sont si proches l’un
de l’autre que tu peux frôler du doigt cette personne que tu as toujours voulu
être. C’est là. Il y a tout, simplement ça ne va pas.
Oh, pour une fois, je peux dire que je ne me suis pas plantée à propos de « ce
qui me correspond vraiment ». Parce que maintenant je sais que ça se joue
dans les ressentis corporels, et que si le bidou est content, ça veut dire que
je suis contente.
Et je suis contente.
Mais.
*Glapissement soupirant*
Mais, je suis arrivée à ce genre de stade où la transition entre « moi du
passé » et « moi du futur » peut pas se faire de manière douce.
Parce que 2 valeurs entrent en opposition. C’est quand tu « sais »
mais que tu « veux pas savoir ». Une valeur t’empêche d’avancer.
Exemple concret (parce que ça m’est déjà arrivé par le passé) :
Quand je voulais devenir thérapeute, et que je me l’autorisais pas. J’imaginais
ce que ça pourrait être, et je poussais un glapissement soupirant, parce que « ça
serait tellement bien ! ». Mais tu comprends, je n’avais pas les
diplômes, je n’étais pas assez bien, et je n’étais pas assez responsable, etc.
Et quand même, il aurait été mieux que je me trouve un « vrai métier »,
n’est-ce pas, un métier qui existe déjà. Qui crée son propre métier ? Ha,
pas « moi » pour sûr ! Parce que je suis quelqu’un de « sérieux »
et de « normal », et donc, tout ça, c’est de la foutaise pour gens
barjo.
Tu vois le « moi du passé » et le « moi du futur » avaient
des valeurs tellement éloignées que la transition prenait des allures de saut
dans le vide.
C’est exactement ce qui se passe en ce moment pour moi, et c’est autre chose
qui est remis en question.
(Parce que je suis thérapeute, tu te doutes bien que j’ai d’ores-et-déjà résolu
le dilemme décrit ci-dessus).
Et c’est ce que fait cette nouvelle lune.
En fait c’est ce qu’elle me fait à moi, aucune idée de si ça se présentera
pareillement chez les autres.
Dans le doute je vais partager cet article.
Mettre des mots des fois ça éclaircit le bordel.
Je ne
reconnais plus rien de ma vie et c’est déstabilisant.
Quand je me sers des céréales aujourd’hui il règne une atmosphère matinale
étrange, quand je regarde les réverbère et le jour qui n’est pas encore levé,
tout semble si lent. Tu sais jamais je n’aurais cru être en sécurité sur Terre,
mais c’est le cas. Et rien que pour ça, j’ai envie de pleurer.
Ça n’est plus pareil aujourd’hui quand j’ai mal. Depuis longtemps en fait. En
fait je ne compte plus les jours. L’imposture c’est de faire croire que je
souffre encore, parfois je me prends de compassion pour la petite personne que
je suis et je me dis que c’est beaucoup de boulot d’en prendre soin. Parfois je n'y arrive même pas toute seule! Mais je pense que c'est normal.
Mais voilà. J’arrive à traverser la vie différemment, par une espèce de
miracle. C’est de la magie. Comment vous dire. C’est comme vivre deux états
émotionnels en même temps, sauf que l’un est plus profond.
Il y a la gorge qui se serre, les abdos qui se contractent, et je vis au rythme
de la lune et des précipitations météo. Il y a ce truc au fond derrière qui
reste là quand même. C’est pas une émotion, tout compte fait. C’est permanent.
Comment te dire. Même quand j’ai envie de mourir je vais bien.
J’ai souffert dans ma vie d’un mal de l’âme, exister en n’étant pas incarné est
sûrement la pire des souffrances que j’ai connu. Et CA c’était dur. Aujourd’hui
rien n’est dur, même quand je le dis. Parce que la vie est surréaliste et qu’au
final nous sommes terriblement bien fichus. La douleur, au fond, est agréable
quand on sait vivre.
Quelque chose ne sonne pas juste dans la recherche de la joie permanente.
Comment peux-tu savourer un plat quand tu es affamé ?
Comment peux-tu réellement être en joie si tu ne sais pas vivre sans ?
C’est une imposture, la voilà, la seule imposture qui soit.
On croit qu’on n’est pas assez, qu’on a merdé, qu’on n’a pas fait assez bien,
qu’on a passé trop de temps à pas être heureux, qu’on a fichu en l’air des
trucs, qu’on s’est trompé, et j’en passe. Mais ça n’est qu’une imposture. Ça n’existe
pas. Ça n’est pas ça, être en joie, c’est pas être souriant. Pas non plus
illustré par ta réussite sociale. Ou même ce que tu as apporté au monde. Parce
que tout ça ne vaut rien du tout si ce n’est dans l’œil qui regarde.
Comment te dire à quel point nous sommes des imposteurs quand on croit qu’on n’a
pas le droit.
Je crois que je suis un imposteur tous les jours. J’aimerais tellement passer
ce message.
Si tu sais pas être en joie ET être au bout du bout, j’aimerais te dire
que c’est possible. Ben ouais chéri bienvenu au pays des vivants.
Et en fait je sais pas mais j’ai de la peine quand je constate à quel point on
a peur du malheur, de la malchance, de l’épreuve, de la blessure. J’ai pas peur
de ça au « fond » du « fond ». J’ai peur de ça dans mon
corps, et c’est ce qui prouve que je suis un être vivant. Mais on n’est pas
obligé d’en avoir peur au « fond » du « fond », ton âme,
elle, est immortelle. Comment sais-tu que tu es vivant dans les épreuves si ce
n’est par ta souffrance ? Comment crois-tu que ton corps est censé réagir
quand tout va mal ? Pourquoi tu ne te réjouis pas du fait qu’il fonctionne
bien ? Ben oui mon gars si ça va pas ton corps fait mal, et ça je trouve
que c’est réjouissant.
Ben moi je trouve que pleurer quand on est triste c’est réjouissant.
Comment te dire à quel point j’ai pas eu le droit de vivre et à quel point c’est
précieux le malheur ? Tu vois pas ? Quand tu souris tu profites d’un
moment agréable, quand tu pleures tout à coup tout devient épreuve, et d’où te
permets-tu de sélectionner ce qui est valable ?
Et les imperfections et les hontes, et les choses que tu aimerais (mentalement)
changer chez toi, et toutes ces critiques que tu te fais, et les « grands
principes » que tu respectes pas, où sont tes belles « valeurs »
quand tu ne contrôles plus tes actes ?
Tu sais quoi ?
Dieu n’en a rien à faire des belles valeurs. Le réel est plus fort que toi,
comme dirait Laurent Martinez.
Le réel c’est pas ce que les autres disent, et c’est même pas ce que tu dis
toi. Le réel ça se dit pas, ça se vit, c’est pour ça que personne peut le
déformer.
Tu crois que tu peux déformer le réel parce que tu choisis de voir seulement
une tranche du gâteau, c’est pas pour autant que le gâteau disparaît.
Il me semblait important de rappeler tout ça en ce soir de pleine lune qui
hérisse mes poils et fait bouillir mon sang. J’aime pleurer les gars. Et rire
est mon épreuve. Quand je ris toute la charge traumatique remonte et je sais
alors combien j’ai pris pour avoir osé rire et combien j’ai pris pour avoir osé
ne pas rire. C’est mon épreuve à moi et quand je ris face caméra vous pouvez
pas savoir comme ça me fait drôle. Je ris beaucoup, vous savez, en fait, je ris
autant que je pleure. Mais c’est toujours l’humour qui est le plus difficile.
Et j’aime aussi ce qui est difficile.
J’aime ce qui est cadavérique et j’aime ce qui est dégoûtant.
La mort et tout ce qui fait rire nerveusement tellement c’est pas supportable.
J’aime ça, pour tout ce qui dans le réel est oublié, trié, relégué. J’aime le
réel qu’on a laissé tombé. Parce qu’on l’a laissé tomber. Ça me donne l’impression
d’être proche de quelque chose ici et ça me donne un ancrage incroyable.
Je vois pas le mal et le bien, je vois pas l’achevé et l’inachevé. Je vois le
visible et je vois l’invisible. Et je choisis d’aimer ce qui n’est pas visible,
parce que moi non plus je le suis pas.
Peut-être qu’un jour tu comprendras qu’une beauté certaine se cache dans une
merde de chien ! (Uhuhu)
Comment te dire à quel point on a besoin de cet équilibre, comme pour… Vivre,
en fait ! En fait il n’est pas possible de maintenir un environnement
favorable à la vie sans destructions et protections !
Et d’ailleurs, tu sais… Il n’existe aucun progrès sans imperfection. Aucun
mouvement sans couille dans le pâté.
(Tu penseras à moi la prochaine fois que tu verras une merde de chien, rien que
pour ça j’ai envie de publier ce texte, c’est incroyable mais ça me dépasse. Mon
âme rigole et mon ventre se plaint. Exister c’est vraiment une affaire de
brutes !)
Bon ben y a pas de fin, c’était un partage spontané !
Parfois, quand ça devient trop dur, je me couche par terre
au milieu de la pièce.
Je ne cherche pas à trouver du confort, je ne cherche pas à attirer l’attention,
je cherche juste le contact du sol, vite, vite, le plus vite possible.
Tu sais, je ne le fais jamais devant les autres. Mais j’en ai besoin. Le
contact froid et impitoyable du sol me ramène à la réalité. La vraie.
Autrement, ma vie ressemble à un film. Un mauvais film, parce qu’il plait à
beaucoup de gens. Les mêmes gens qui, après être sorti de la salle de cinéma,
vont parler à des personnes qui vivent ce qu’on voit sur les écrans, et ne pas
savoir quoi faire de cette réalité. C’est plus beau quand c’est pas vrai.
J’ouvre une bouteille de vin rouge et me demande si je vais devenir alcoolique
un jour. Ma propension à être accro à des trucs est assez impressionnante. Mais
je ne crois pas. J’aime trop regarder la vie, le film, c’est ce qui me fait
tenir. Devenir accro à des trucs qui brouilleraient ma perception, est quelque
chose qui casserait ce pour quoi je suis ici. Spectateur. Je suis spectateur de
tout, chaque instant est passé au crible de mes expériences passées comme si j’avais
mille années derrière moi. Mille années de pleine conscience et toujours pas
Dalaï-Lama. Je vois tout ce qui passe devant mes yeux, et c’est pas peu de le
dire. Je vois tout et je sélectionne des bouts de réalité, comme un enfant
découpe du papier, pour en faire des miettes d’histoires. Que je colle ensuite
les unes aux autres.
Depuis quelques temps, je dois coller les bouts d’histoire sans chercher à les
arranger, et c’est très dur. Parce que ce que je vois me fait gerber. Ma vie
présente est le reflet que l’on voit dans les yeux de tous, ça se répète encore
et encore, je connais la musique comme si je l’avais chanté le premier. (C’est
tellement, tellement pas le cas !)
Je veux découvrir ce qui se passe quand tout devient parfait mais je crois que
c’est utopique. Je crois que ce que j’essaye de faire est impossible, et c’est
probablement la raison pour laquelle je n’y arrive pas. Je sais que je vais y
arriver et ça me dégoûte d’avance.
« Tu as tout réussi. »
« Comment ça se fait que tu puisses tout faire ? »
Z’êtes où quand j’arrive à rien ? Pourquoi vous êtes pas là quand j’arrive
à rien ??? C’est quand on n’arrive à rien que naissent les miracles bon
sang, y a pas de MacGyver sans catastrophe nucléaire.
Je suis fatiguée du film. C’est un mauvais film. Comme tous les mauvais films,
vous pouvez pas partir sans connaître la fin. Vous savez pourquoi ? Parce
que si vous partez avant la fin, vous allez devoir vous retaper tout le film,
le jour où vous voudrez, à nouveau, connaître la fin !
Je suis venue ici probablement pour ça (moi le mental), et je suis restée ici
probablement pour ça. Je n’ai pas pu faire face à la possibilité de ne jamais
connaître la fin. Aucune fin n’est satisfaisante.
C’est ce que m’a dit mon thérapeute, qui m’a marqué. Il a dit que les personnes
comme moi avaient peur de la fin et de la mort. J’ai remarqué que c’était
particulièrement vrai dans les moments où il s’agissait de la mienne, de mort.
Je n’ai pas peur de mourir, en fait, j’ai peur de finir ma vie.
Je veux finir ça proprement. J’ai beaucoup passé de temps à réfléchir à mon
enterrement, on peut dire que c’est quelque chose qui m’obsède. Quand je vois
des musiques extrêmement belles passer quelque part pas loin, je ne peux m’empêcher
de les rajouter sur la liste. La liste du casting pour être la BO de mon
enterrement. Je ne suis pas tout à fait décidée. Je crois que c’est important d’être
bien enterré parce qu’au final, c’est tout ce que les gens retiennent, et donc
la vie, et donc l’univers, et donc tout ce qui importe. Les existences séparées
sont faites pour être vécues, le contenu est strictement sans importance à
partir du moment où il a été apprécié sous la dent.
Même si je pense souvent que la vie est un assortiment de merdes qui se
suivent, je pense aussi souvent que la vie est la chose la plus merveilleuse
qui existe, et que j’aimerais qu’elle dure toujours. Vous savez, tout ça, pour
moi, n’a aucune importance. Que je souffre ou que je sois en joie, j’ai vécu
assez longtemps sur cette planète pour avoir compris que ça n’avait aucune
espèce d’importance. Ça n’est que passager. Le mental n’a rien à faire de ça
alors ce n’est jamais de ça dont on parle, avec des mots.
Les mots racontent des histoires, et je crois que le drame de ma vie est de ne
jamais parvenir à écrire une histoire qui pourraient comporter une fin
satisfaisante. Parce que quand arrive le moment de partir, je ne peux pas. Et
donc je ne suis pas libre. Ça met mon mental en cage. Le gros piège c’est que
le mental c’est ça.
Si vous saviez tous les barreaux que j’ai dû scier pour en arriver là. Je ne
pouvais même pas dire un mot, avant. J’ai beaucoup de tendresse pour ceux qui
ne peuvent mettre un pied dehors, et ceux qui ne savent pas lire, sans pouvoir
apprendre. J’ai aussi beaucoup de tendresse pour ceux qui ne savent pas bien
écrire, comme mon papi, qui font des fautes mais avec une jolie écriture. Ils
apportent un soin tout particulier aux mots qu’ils utilisent mais l’orthographe
n’y est pas. Elle traduit leur accent, comme celui de mon père, ou bien l’âge
auquel ils ont quitté l’école, comme ma mamie.
J’ai commencé à écrire très tôt, en fait, je voulais pouvoir écrire des
histoires. Je pouvais écrire et lire mes histoires toutes seules. C’est la
raison qui m’a poussé à me ruer sur ces trucs. Ma mère me lisait toujours une
histoire le soir, et je voulais que ça cesse. Alors, je pouvais lui dire :
« Je préfère lire toute seule ! » et elle me laissait
tranquille. En fait je crois qu’elle était fière de moi. J’aimais beaucoup qu’elle
me lise des histoires, mais parfois j’avais juste envie qu’elle s’en aille. En
fait j’ai compris assez tôt que les histoires qu’on me racontait n’avaient pas
pour vocation de partager de l’amour avec moi, malgré ce qui était prétendu.
Et je crois que j’ai commencé à me sentir seule quand j’ai compris que mes
histoires à moi ne seraient jamais lues non plus. Parce que j’avais fait des
fautes, parce que mon écriture était bizarre. J’ai écrit une histoire de merde,
sans faute, et ça a tellement plu à mes parents que ma mère en parlait à tout
le monde. J’ai détesté cette histoire, je voulais seulement montrer que je n’étais
pas stupide. Ma mère m’a poussé à montrer ça à la maîtresse qui a voulu que je
lise ça devant toute la classe. Je crois que j’étais très gênée.
Quand est-ce qu’on montre les vrais humains ? Où est passée la sauvagerie ?
Mon histoire à moi ne prendra pas fin avec une bouteille de vin rouge, mais
avec quelque chose qui fait peur aux gens civilisés. Pour cette raison, je ne
peux pas mourir aujourd’hui, et je vais continuer à regarder le film.
Combien de soirs a-t-on passé, ô toi qui me lit, à contempler le vide et s’anesthésier ?
Parfois quand tu regardes dans le miroir, c’est moi qui te vois. Je souhaite
que ton cœur ne devienne jamais vieux. Je souhaite qu’aucune bataille n’ai
raison de toi.
Que ce soit joli ou pas m’est totalement égal, que ça signifie quelque chose
est insignifiant. Je veux juste vivre. Et je sais qu’à chaque fois que quelqu’un
me parle d’une beauté qui prétendument serait la mienne –mais attention, on ne
parle pas que d’apparence, bien sûr, prétendument la beauté de mon âme à
travers cette apparence, et tutti quanti- je me révulse à l’intérieur.
« Mais de quoi tu te plains ? »
Je me plains pas. Ce n’est pas un son. C’est moi qui arrache ta tête en étant
consciente que ce n’est pas de toi dont il est question. Heureusement que ça n’a
lieu que dans la mienne, de tête.
Et tous les soirs je me couche sur la fréquence saturée de l’épuisement, tu
sais pourquoi.
Je me fiche que ce soit joli ou pas, je veux juste le vivre, ce moment où ça va
s’arrêter. Je veux juste vivre ce moment où je pourrais entendre sa voix sans
trembler. Et je ne sais même pas s’il s’agit de moi, ou de mon faux self. Je n’en
peux plus. A chaque fois que je l’entend je n’en peux plus, toute force me
quitte, je tremble comme si c’était la fin. Je tremble et mon cœur bat fort, je
pourrai sentir mes pupilles se dilater, comme un lapin pris dans les phares
avant l’impact.
« Et de quoi t’as peur ? »
« Et de quoi tu te plains ? »
« Et tu te débrouilles bien, et tu vas vite »
Mais je suis entourée d’amour, c’est pas croyable. Plus je chute et plus on m’aime.
Plus je chute et plus je me révèle telle que je suis, et je reçois tellement de
bienveillance que j’ai envie de vivre maintenant. Pas pour moi, pas pour vous,
pour le monde, et bientôt ça sera pour moi j’espère. Vous avez trop porté le
poids de ma vie, tous les êtres qui me sont cher, et tous ceux qui ont voulu me
voir pour de vrai, et tout l’amour qu’on a partagé.
Vous m’avez vu, et vous m’avez donné vie, et maintenant je pense à vous toutes
les nuits.
Je vous vois dans mes rêves, vous m’apparaissez tous, toutes les nuits. Ma vie
défile devant mes yeux et vous êtes là. Aucun d’entre vous n’est épargné par la
longue liste de ceux qui m’ont vue. C’est avant qu’il n’arrive, le monstre dans
mon ventre, le petit monstre dans ma tête, le monstre qui fut moi et le monstre
que j’ai apprivoisé, enchaîné, drogué, lâché, retrouvé, reperdu, évité. Le
corps est moi maintenant on est confus. Moi et l’esprit maintenant on ne sait plus
qui on est, parce qu’il est là, toutes les nuits, et que je ne sais pas ce qu’il
est. Je ne sais pas qui est qui, et qui est moi.
Et je vois tous les visages que j’aime se dérouler devant mes yeux, former des
scènes, des conversations, je sais que je tiens les commandes, je sais que c’est
ma tête –je ne dors jamais vraiment, vous savez ? Lucide pendant les rêves
pour ne pas perdre la tête. Et encore une fois, ça vient, comme un coup de
tambour, je ferme les yeux, je me détends, ça survient.
Des cris, des coups, des images qui se brouillent, un court-circuit dans mon
cerveau. Et je vois vos visages devenir autre chose. Je vois les êtres
familiers devenir des ennemis, je vois les yeux des gens que j’aime devenir
autre chose. Et je ne tiens plus les commandes. Je perds le contrôle, je perds
la pression, dépression dans mon corps, et je panique. Je crois que c’est moi
mais je n’en suis pas sûre.
Mais alors, qui est-ce pendant que je suis réveillée ? Est-ce que je mens
toujours autant sans le savoir ? Et la journée, est-ce que ce n’est
vraiment pas moi ? Qui est qui, et quand ?
Et j’entends la voix qui parle plus fort. Elle parle et il y a toujours un demi
temps de silence après. Ça jette un froid. On croit que c’est une voix normale,
une voix qui se mêle aux autres voix, et elle semble parler innocemment, mais
elle dit autre chose. Elle fait des sons qui ressemblent à des phrases mais qui
n’en sont pas. Elle crée des visages qui ne sont plus des visages, et c’est
comme si je voyais le fond de la cave, le fond du caveau, brut.
Vous savez la lumière de la bougie fait danser les ombres, et vous vous
imaginez une ambiance aux chandelles, là où il n’y a que de la pierre brute sur
les mur et de l’humidité et des parois rocheuse là où vos mains se posent, et
de la poussière et de la terre sous vos ongles, et des sensations qui semblent
plus réelles que le reste, parce que ça l’est.
Et c’est ça que ça fait. Ça vous sort du
rêve. Ça choque. Quelque chose est anormal, vous voyez ? Ça parle et
toutes les autres voix sont choquées, et vous réalisez que quelque chose d’important
est survenu, et là vous croyez entendre l’écho de ce qui vient de parler, mais
déjà vous n’êtes plus sûr, vous l’avez senti, c’est plus là, mais où est-ce
donc ?
Comme une araignée qui passe, vous n’avez pas peur pendant une demi-seconde,
puis la surprise survient, et là vous réagissez mais elle a déjà disparue. Mais
où est-elle ? Qu’a-t-elle voulu faire ?
Je me réveille tous les matins pour recommencer, je n’aime plus mon corps mais
j’aime mieux me sentir dedans. En ces instants où la voix hurle le soir je n’aime
pas rester dans mon corps parce qu’il m’est hostile, parce que si je fais ça je
suis boutée hors-de-lui, hors-de-moi. Ejectée.
Mais je me réveille tous les matins pour recommencer, parce que je sais que mon
défi est juste de faire en sorte que mon corps soit accueillant, et que je me
vois dedans, que je sois dedans, pour qu’il puisse m’accueillir le soir quand
je me couche.
Et je me réveille tous les matins pour recommencer, parce que la nuit
précédente j’ai échoué, comme toute les nuits.
Et je me souviens de toutes ces nuits passées à me dire que ce n’était rien. Je
me disais que je ne devais pas faire de bruit, je ne devais surtout pas montrer
que ça m’arrivait, que je me tordais de douleur la nuit pour éviter de pleurer
vraiment. Je ne devais pas avoir mal en public, vous savez. Il m’était interdit
d’avoir mal en public si c’était ce qui m’arrivait, il m’était interdit de
montrer que ça pouvait faire mal. Ça n’était pas moi le problème, mais juste ma
douleur. Et je me souviens de ces nuits passées à avoir mal et à lire, comme je
lis aujourd’hui, comme je m’assomme de vidéos und so weiter. Ça fait mal, vous
savez. Ça n’est pas parce que je reste de marbre que je n’ai pas mal, mais
parce que la douleur me fige vous ne verrez rien. Vous ne verrez jamais la
souffrance en moi, vous ne verrez que les miettes de joie qui s’exprime quand
je montre que j’ai des émotions, même celles qui semblent douloureuses. C’est
de la joie, vous ne verrez que de la joie sur moi.
Vous ne me verrez jamais avoir mal, car ma douleur me fait figer. Je n’existe
plus en moi quand je souffre, la vérité, c’est que je pourrai opérer ma propre
mère à cœur ouvert quand j’ai mal pour de vrai, car alors, je n’ai plus de cœur
moi-même.
Et j’ai cru que c’était une capacité spéciale. Et c’en est une. Et quelle
capacité, mes aïeux, quel prix à payer pour la survie. Et j’ai voulu en tirer parti
mais je courais droit à ma perte, tout droit dans le mur. Quand j’ai vu à quoi
pouvait ressembler d’opérer quelqu’un j’ai été très enthousiasmée de voir que
je pouvais commander cet état où rien ne m’atteint, et où mes gestes deviennent
précis. Je n’existe plus et je suis là au loin pour voir mon corps faire des
choses, comme si je commandais une marionnette. Et je me disais que ce monde
avait bien besoin de ce genre de capacité, et que je pourrais me rendre utile
avec ça, par exemple, ça faisait de moi quelqu’un qui n’a pas peur devant un
corps ouvert.
En réalité ça faisait de moi quelqu’un qui n’avait pas peur devant une âme
ouverte, et c’est toujours le cas, et c’est ce qui fait le plus peur au monde
car c’est de là que vienne tous nos maux. Nos avons peur d’un corps ouvert pour
la même raison que nous avons peur d’une âme ouverte, oh, il est inutile de le
décrire, vous sentez cette sensation, et c’est suffisant.
Et je me suis dit après bien des péripéties que cette capacité n’avait jamais
été bonne pour moi. Pour la simple et bonne raison que je ne peux pas
entretenir ça et en même temps exister. Et que donc, je dois faire un choix.
Ça ne me dérange pas d’y renoncer, parce que j’ai renoncé à sauver le monde à
présent, ça m’aurait dérangé avant, de ne pas pouvoir apporter quelque chose d’aussi
utile sur la table. Mais rien ne sera plus utile que ma présence pleine et
entière, car c’est ce qui est le plus utile au monde pour chaque être vivant.
Et qui peut se vanter d’être pleinement présent, ici ? Pas beaucoup de
personnes, moi je vous le dis. C’est que ça manque cruellement, ça aussi. Mais
ça ne me sauvera pas que de vivre pour le monde.
Alors je me lève tous les matins pour recommencer, et le corps est lourd et
souffrant, et c’est mon âme qui souffre dedans. Je dois me rappeler
mécaniquement de me lever pour manger, car je me laisserai aller à un sommeil
sans fin si je n’étais pas au courant que les humains doivent manger pour
vivre. Entre deux eaux, je soupire : « Je suis si fatiguée », je
ne veux pas me réveiller, mais quand je le suis assez je réalise que le sommeil ne m’aidera
pas. Ma fatigue n’est pas de celles-là.
Alors je me lève pour recommencer, et prier pour que le matin suivant ne soit
pas un de ceux-là.
Je suis comme sur le fil du rasoir. Je dois m'épuiser mais pas trop. Je dois m'épuiser pour dormir, mais pas trop, car si je ne peux pas me réveiller assez, je suis coincée dans les états de semi-conscience et c'est une boucherie.
Je dois m'épuiser pour pouvoir tomber dans le sommeil sans trop d'effort, mais pas trop m'épuiser car je dois pouvoir me lever le lendemain, pour recommencer.
Je le fais parce que je veux vivre. Et je le fais parce que ça marche. Ne croyez pas que j'agirai en vain, rien de ce que je fais n'est vain.
Inutile pour le monde, mais jamais vain.
J'apprends à me légitimiser et je sais qu'aucun de mes gestes n'est choisi par hasard, aucun de mes comportements n'est là pour rien. Je le sais quand je me vois, comment pourrait-il en être autrement?
Chronométrée comme un automate, paramétrée comme une retardateur, programmée comme un autre qui voulait être là à ma place.
Sauf que l'autre, c'est moi.
Je n'ai jamais connu ça de manière aussi intime, j'ai tellement toujours eu peur de la folie, que je ne savais même pas que j'en avais des graines, vraiment, je croyais que je me jugeais trop fort. Je croyais que j'exagérait, pour me protéger de la vraie folie.
Mais en réalité j'ai toujours été sur le fil du rasoir, et on peut dire que je l'ai échappé belle.
Et tous les jours je fais des gestes obscènes à la folie et la nargue car elle ne m'attrapera jamais.
C'est ma façon de ne pas avoir peur.
Comme un enfant face à un ours, qui fait la grimace et s'enfuit.
Comme pour conjurer le sort.
Nous avons tous besoin de nous faire croire qu'on peut, vous savez, quand il le faut, il le faut. Briser la glace, et ne pas rester paralysé par la peur, vous devez tenter quelque chose, même si c'est absurde, et vous le faites, et la plupart du temps c'est le rire, et les chansons qu'on fredonne pour se donner du courage.